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Ethique de responsabilité et relance de l’Europe

mardi 28 mars 2006, par Confrontations Europe

Un texte de Piotr Cywinski préparé dans le cadre de la conférence organisée par Confrontations Europe le 6 décembre 2005 à Bruxelles sur "L’éthique de responsabilité et la relance de l’Europe"

Piotr M. A. Cywiński

Je voudrais rappeler les deux buts que c’est fixée l’Europe unie (je préférerais dire commune) : la paix et le bien-être des peuples. Ce sont ces deux buts-là et non par exemple le développement économique à tout prix, la richesse, la puissance politique à l’échelle mondiale, qui ont paru l’ultime raison d’être de l’Europe commune à ses fondateurs et aux auteurs des documents constitutifs de cette Europe. Ce sont donc des buts profondément éthiques et non économiques, politiques ou militaires. Comme il en est souvent avec des buts ultimes profondément éthiques, tout le monde s’accorde sans peine à les reconnaître. Ce n’est que la réalisation de ces buts qui divise au jour le jour nos sociétés, nos politiques, nos conceptions sociales. C’est donc dans une application de l’éthique et dans les discernements quotidiens que nous nous embrouillons. Le problème est donc de l’ordre du discernement - une des notions capitales de l’enseignement éthique lui -même.

Il me semble complètement surprenant de constater à quel point l’éthique a été écartée de l’enseignement. L’on m’a toujours appris que la connaissance de l’histoire doit servir à comprendre le présent en nous inspirant du passé pour ne pas reproduire les mêmes fautes. J’ai étudié en Pologne, en Suisse et en France. J’ai donc entendu ce paradigme de l’enseignement historique à travers toute l’Europe. Je suis même devenu historien. Et je dois reconnaître aujourd’hui que la connaissance des faits et des enchaînements n’est rien sans un discernement éthique. Nos jeunes consacrent environs 600 heures à l’histoire avant d’arriver au baccalauréat - et pas une seule heure d’éthique, qui pourrait leur permettre d’évaluer axiologiquement les événements et les personnages censés les prévenir des erreurs d’antan.

Je peux ici montrer comment une éducation historique même très poussée n’est rien sans un discernement éthique. Pour ce faire, j’entrerai sur un terrain qui m’est familier, celui de l’enseignement d’Auschwitz et de la Shoa. Le thème semble clair et faire une quasi-unanimité. Le discernement à faire en partant d’un homicide semble à la portée de tout un chacun. Or, il n’est d’homicides plus criants que celui de la Shoa. Tout devrait donc être limpide dans cet enseignement et pourtant il n’en est rien. Si l’on additionne le nombre des visiteurs des principaux anciens camps nazi, des plus grands musées et memorials du monde consacrés à cet événement (comme le musée d’Auschwitz, l’institut Yad Vashem, Holocauste Museum à Washington et d’autres), nous arrivons au chiffre d’environs 10 millions de personnes par an. C’est une moyenne stable depuis quelques années, peut-être en légère hausse. Voici que ces personnes s’indignent, s’émeuvent, compatissent, pleurent, lancent des terribles accusations contre tous ceux qui vivaient à l’époque. Voici ces mêmes 10 millions de personnes par année rentrant chez elles et regardant dans leurs fauteuils le Rwanda, le Kosovo, la Tchétchène... sans rien faire. Absolument rien. Alors qu’elles jouissent de toutes les libertés civiques, d’un accès illimité aux médias et d’une liberté d’expression garantie. Et pourtant, elles ont eu leur leçon d’histoire.

Une remarque pour couper court tout malentendu : je ne cherche absolument pas à comparer des génocides ou des tragédies. Ils ne s’y prêtent pas. Je compare bien volontiers par contre les silences du monde. Et ceci, pour encore mieux accuser les silences contemporains.

Est-ce un échec de l’enseignement de la Shoa ? Oui et non. Ce n’était qu’un exemple. C’est un problème auquel est confronté tout l’enseignement historique dans nos pays.

Il en résulte une histoire comprise non pas comme un enseignement éthique, mais comme une occasion de s’émouvoir, de mémoriser quelque chose de frappant, d’intéressant, de particulier. Il en résulte en fin de compte une incapacité de se percevoir soi-même responsable au travers de l’acquis historique. Pour revenir à mon exemple, les 10 millions annuels suivent parfaitement un parcours mental allant de l’amnésie initiale à l’empathie finale. Sortant de leur oubli la tragédie des victimes, ils plongent dans la compassion. C’est important de se sentir compatissant. Certes. Mais cela ne suffit pas. Il nous faut des personnes non seulement compatissantes, mais aussi responsables. Or le parcours des 10 millions ne répond visiblement pas à la mise en responsabilité. Tout un autre axe de la mémoire reste malheureusement complètement refoule : l’axe qui chemine de l’inconscience jusqu’à la responsabilité. Vu de point de vue de cet axe, la mémoire n’abouti pas en l’émotion du moment, mais en une hausse de responsabilité. Mais voici que l’histoire fait mieux pleurer que responsabiliser.

Peut-être est-ce pour cela que plus personne ne se souvient de la finalité européenne, celle d’assurer la paix et - si possible - le bien-être des peuples. Absolument certains que nous sommes de tout ce que l’Europe devrait nous assurer dans l’immédiat, sans que l’on doive se sentir redevable à l’Europe de quoi que ce soit.

Une Europe devant laquelle nous ne sommes plus responsables ne peut-être une Europe commune. Elle ne peut pas nous être proche, elle ne peut même pas se comprendre en termes de finalité. C’est une Europe de paradoxes incessants. Voici naître le ressentiment général que l’Union est une construction artificielle, voire même un danger pour les identités en crise. La période est pourtant difficile, nous ressentons tellement une réelle faim de grands discours visionnaires quant à l’avenir européen. A l’aube de la définition de l’européanité - en particulier nécessaire face à la demande de l’intégration de la Turquie - nous devons répondre à des questions de tout premier ordre et de la toute première importance. Où chercher des réponses ? Hélas, de la politique nous entendons uniquement des propos utilitaristes ou revendicatifs. L’ombre croissante de la peur et de la menace nous incite à nous refermer sur nous mêmes. Une simple analyse de la situation actuelle nous montrerait que se fermer à la Turquie n’est pas un choix compatible avec notre volonté finale, celle d’arriver à la paix et le bien-être des peuples. Un « non » aux Turcs serait un « non » à l’Islam. Les lendemains de cet éventuel « non » m’effraient. Ce serait un « non » religieux, fanatique.

Il est d’ailleurs frappant que ce sont les sociétés les plus sécularisées qui se sentent les plus menacées par l’éventuelle entrée de la Turquie. En Pologne, pays religieux, les sondages montrent bien qu’il ne devrait pas y avoir une grande opposition à l’entrée de la Turquie. Ceci m’amene à penser que c’est la compréhension de sa propre identité qui jouera un rôle primordial dans la position face a la Turquie. Intégrer la Turquie en Europe, c’est aussi intégrer l ‘Europe à la Turquie. Puisqu’il s’agit d’une Europe commune. C’est peut-être cette incontournable dualité du sens de l’intégration que - pour prendre un exemple de grande actualité - la France, par exemple, n’a aucunement cherché à s’intégrer elle-même à sa minorité nord-africaine. La compréhension et l’acceptation de sa propre identité, sans refoulement ni ambiguïté, joue un rôle fondamental dans les rapports envers l’autrui. Celui qui ressent des complexes à tendance à devenir xénophobe. Celui qui est frustre projette avec mépris ses fautes sur autrui. Celui qui souffre de faiblesse sombre dans la brutalité. La psychologie étudie ces cas classiques, même si l’histoire les connaît depuis bien plus longtemps comme modèles individuels ou collectifs. Une identité forte s’apprend à nos enfants et à nos jeunes et l’étude de l’histoire en est une base solide. Une histoire européenne reste à écrire selon bien des historiens, ahuris de découvrir à quel point nous nous méconnaissons mutuellement du point de vue historique. Mais une histoire qui - je l’ai dit et le répète - doit être ancrée dans une redécouverte de la science de l’éthique.

Il nous faut aujourd’hui réapprendre en Europe la capacité à discerner le bien du mal. Il nous faut réapprendre à en débattre logiquement, à transmettre les idées éthiques, à redécouvrir son pouvoir de conviction et sa capacité à discerner les choix du présent, et cela dès l’école. L’enjeu s’appelle « responsabilité » ou le plus grand manque de l’Europe contemporaine.


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